Le Chevalier en son Image

L’idéal chevaleresque a ses héros, personnages historiques ou figures légendaires, qui incarnent le preux tel qu’on peut le rencontrer, ou le rêver.

Chacun connaît Du Guesclin ou Bayard, pour ne citer qu’eux sans oublier Jeanne la Pucelle : Jeanne d’Arc, figure unique de la chevalerie, tout à la fois sainte, dame de chevalerie et chevalier parfait. Parmi les figures chevaleresques issues d’œuvres humaines, qui ne garde en mémoire, notamment, les chevaliers de la Table Ronde, dont le roi Arthur, Lancelot, Perceval ou Galaad…

Pourtant, il est deux autres chevaliers nés de la création artistique humaine qui se détachent en primat et se répondent au-delà du temps, au-delà de l’art dont ils procèdent puisque l’un ressort de la littérature et l’autre du dessin et de la gravure.

Le premier semble improbable, a priori, lorsqu’on évoque l’image d’un preux, en regard des personnages (historiques ou légendaires) que l’on vient d’évoquer. Le second apparaît plus en accord avec l’image que l’on s’en fait généralement, bien qu’un regard superficiel (et tout moderne) puisse être dérangé voire incommodé de la composition ou la réduire à une simple allégorie de la virtùs chevaleresque.

Le premier est Don Quichotte, « El ingenioso hidalgo Don Quixote de la Mancha » de Miguel de Cervantès, roman publié à Madrid en deux parties, en 1605 et 1615.

Le second est le chevalier de la gravure sur cuivre d’Albrecht Dürer réalisée en 1513 : « le Chevalier, la Mort et le Diable ».

La figure du Quichotte est plus secrète et l’on peut très bien ne pas distinguer d’emblée la clef de sa lecture ; la gravure de Dürer, quant à elle, sous une apparence plus évidente, nécessite tout autant de posséder cette clef. Ils révèlent alors aux êtres déliés et lucides (au plein sens de ces deux mots) l’âme cachée de la chevalerie ; cachée parce que de l’ordre de l’Esprit qui ne se dévoile qu’aux « cherchants » comme y invite l’Evangile : « cherchez et vous trouverez » (Mt VII, 7).

On peut affirmer que les deux œuvres se répondent mystérieusement et merveilleusement : le roman décrit la chevalerie telle que le monde la voit, ou plutôt ne la saisit pas et pour cela la raille et la rejette. La gravure expose la chevalerie telle que le monde la redoute, fût-ce inconsciemment, et l’attaque ou tente d’en ruiner l’action.

La première œuvre, la première figure, Don Quichotte, est construit sur le modèle du « monde à l’envers », du « dessin inversé ou caché » et doit être déchiffré, décrypté pour être parfaitement entendu. La seconde œuvre, la seconde figure chevaleresque, à l’inverse (mais non pas au contraire), saisit l’état de chevalerie en immédiateté.

C’est comme si le Don Quichotte caché, le « vrai » Don Quichotte, celui qu’il est intérieurement, ontologiquement, était le chevalier de Dürer, toutefois invisible aux yeux d’un monde profane et profanisé, un monde tout d’extériorité, de bruit ; un monde fermé à l’Esprit et tout occupé de lui-même, à « ses affaires ». Car ce monde ne peut pas le « voir », ici encore aux deux sens du terme.

La Mort et le Diable de la gravure, qui côtoient le chevalier de Dürer, correspondraient ainsi à ce « monde réel » qui encercle le Quichotte et le traque en le tenant pour dément, dangereux pour lui-même et pour la société.

Dément, certes, le Quichotte l’est-il, mais pas comme ce « bas monde » le pense, pas comme il voudrait le caricaturer. Non, ce n’est pas ainsi que Don Quichotte est « dément » si l’on considère ce mot en sa signification de fou ou d’aliéné.

Mais oui, il dément, le chevalier à la Triste Figure (comme si, par ce nom, il prenait les traits souffrants du Seigneur, crucifié par ce monde auquel pourtant il apporte le Salut) et c’est bien tout le contraire de la folie : Don Quichotte dément le déni du monde ; il dément les mensonges de ce monde devenu fou selon sa sagesse humaine, jugeant sans appel à la mesure de ses critères « raisonnables »1.

Car c’est au contraire le monde qui est aliéné à son apparente sagesse, à sa cupidité et à l’orgueil de ses créations « pratiques », aliéné à la pesanteur de sa propre matière ne voyant plus la Nature que comme cette matière réduite à l’utile ou l’agréable. En vérité s’il y a un dément dans le roman de Cervantès, c’est bien ce monde-là, dupe de sa propre folie qu’il prend pour la raison universelle.

Don Quichotte dément le monde des apparences et de la sagesse mondaine, et découvre (au sens objectif comme subjectif : c’est-à-dire tant pour celui qui suit son regard, que pour lui-même) la réalité divine et royale de la Création, tout en démasquant la vraie folie du monde qui se fait complice de la séduction du Malin.

Ainsi l’errance du Quichotte, qui est authentique aventure de chevalerie selon la quête spirituelle et non errements mentaux d’un vieux fou, rejoint-elle et s’accorde-t-elle à celle du chevalier de Dürer, qui mène son cheval « calme, en avant, droit »2. En effet, le chevalier de Dürer ne prête nulle attention à la Mort qui s’impose à ses côtés, tout comme il ne se soucie pas du Malin qui suit ses pas et l’attend « au tournant », car le chevalier « marche droit » en ses « hauts chemins ».

Il a ce sourire intérieur de la Foi et de l’Espérance, de la contemplation in corde des Mystères et donc de la Signature de Dieu : sa Présence dans le Monde considéré dans sa vraie nature (à tous les sens du mot). Son paysage intérieur n’est pas celui de son environnement extérieur (ou plutôt, ne se limite ni ne se pollue à lui), tels que le Diable et la Mort le résument et le concentrent, mais celui que contemplent les yeux de sa Foi.

En cela ce chevalier anonyme est l’exacte image du Quichotte : c’est leurs regards d’intériorité à tous deux qui ouvrent les symboles et s’ouvrent sur la lumière de Dieu, qui révèlent les trésors cachés du monde, envisagé (au plein sens de ce mot) selon l’Esprit et qui, simultanément, interdisent l’accès de leur âme aux puissances du Mauvais, aux assauts des tumultes du monde ou à l’acide rongeur de ses insinuations.

Tout comme Don Quichotte est accompagné d’un écuyer inattendu, Sancho Panza (Pança, en français), le chevalier de Dürer est accompagné d’un chien (une sorte de braque), sans laisse ni collier, courant aux pas de son cheval. La présence de ce compagnon n’est pas sans signification : en effet, dans la tradition occidentale, le chien, notamment en héraldique, est le vivant symbole de la fidélité, de l’affection sans calcul ni retour. Il traduit également les vertus de son maître mais aussi ses frayeurs. Enfin, il assume la fonction de gardien du seuil.

Le chien de Dürer et le Sancho de Cervantès sont inconditionnellement (et librement, il faut y insister) attachés à leur maître tout comme le Quichotte et le chevalier de Dürer demeurent fidèles au Christ, à l’honneur et aux exigences de la chevalerie et de leur quête. Ce chien et Sancho veillent sur leur maître respectif, comme ces derniers assument la mission de tout chevalier : garder et défendre les « lieux saints », en premiers ceux de l’âme, et se tenir, vigilant, au seuil de l’autel afin d’en assurer la protection et la Paix.

Ces deux figures, humbles mais indéfectibles, se répondent parfaitement dans ces deux œuvres : tous les deux suivent leur maître sans comprendre le sens de ses chemins, mais le poursuivent avec eux, d’un élan affectueux et fidèle.

Les deux chevaliers, conformément à leur état, portent des armes (épée et lance) et sont revêtus d’une armure car, effectivement, il faut combattre en ce monde : bien sûr, l’apparente faiblesse du Quichotte contraste avec la force du chevalier de Dürer mais, au terme de leur avent (l’aventure de chevalerie), à l’acmé de leur être, c’est la même inéluctable victoire qui leur est promise, même si celle-ci n’est pas – toujours- de ce monde, ou plus exactement même si celle-ci n’est pas toujours visible en ce monde, car elle y retentit de manière certaine à la plénitude des temps.

C’est parce que Don Quichotte, transcendant son physique improbable, est, en soi, le chevalier dessiné par Dürer qu’il peut s’élancer légitimement en ses chemins aventureux et c’est parce que le chevalier gravé par Dürer révèle ce chevalier tout d’intériorité dépeint par Cervantès, qu’il peut cheminer sans crainte, ignorer le sablier que la Mort lui présente pour décourager ses efforts, déjouer la poursuite du Diable claudiquant derrière lui sur ses pieds de bouc (armé d’une lance dont le fer comporte un double crochet fourchu), et atteindre, quelque jour, ce château de l’âme, cette Cité Sainte, que l’on entrevoit au sommet d’un mont.

Tous deux, sous leurs aspects apparemment si dissemblables, sont en vérité frères jumeaux de chevalerie, les deux faces archétypales du chevalier (ou mieux : un unique chevalier considéré selon les deux visions que l’on peut en avoir), qui ont su faire naître et se lever en leur cœur l’étoile du Berger3 : « Moi, Jésus (…) je suis l’Etoile radieuse du matin » (Ap. XXII, 16) ; étoile qui désormais les guide, les enseigne et les protège ; qui les oriente et les justifient en leur donnant sa lumière de Vie : « Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt XXVIII, 20).

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Pascal, comte Gambirasio d’Asseux

Capitulaire et Roi d’Armes

1 « Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort » (I cor. I, 27).

2 Célèbre maxime de la tradition de l’équitation française, illustrée notamment par le général L’Hote (1825-1904), écuyer en chef puis commandant du Cadre Noir de Saumur. Soulignons bien que « calme » est la première étape, indispensable, qui précède et conditionne les suivantes. De même, le chevalier est-il « en avant » et « droit » dans son cheminement intérieur, donc dans son élan spirituel, parce qu’il a d’abord acquis cette équanimité qui signe la vraie maturité de la Foi ainsi que l’enracinement dans la prière : la prière du cœur de la tradition hésychaste. D’ailleurs Hesychia en grec signifie exactement « calme, repos, silence ».

3 L’étoile est également, à double titre, un symbole de Notre-Dame : les Litanies de la Vierge comportent l’invocation : « Etoile du Matin, priez pour nous », tandis qu’une hymne du VIIème-IXème  en chant grégorien proclame : « Ave Maris stella » (c’est- à-dire : « Salut, Etoile de la mer »).