La Chevalerie, un idéal chrétien

La chevalerie évoque en l’homme d’aujourd’hui un monde familier et pourtant mystérieux. C’est que celle-ci plonge au plus profond des racines occidentales, en leur mémoire et leur imaginaire, tout en appelant les cœurs à s’élever aux dimensions de la révélation évangélique et des exigences chrétiennes.

Ainsi éclaire-t-elle et édifie-t-elle (dans toutes les acceptions du terme) ceux qui s’attachent à sa voie – voix intérieure qui parle à l’intime de l’être. C’est pourquoi, pour ceux qui y sont précisément appelés et (ou) dont les familles en ont été « signées » au cours des siècles, faut-il parler, au sens plénier, de vocation chevaleresque.

Bien après l’épopée médiévale, notamment les deux siècles du royaume chrétien de Terre Sainte où s’illustrèrent en particulier les grands Ordres de chevalerie, conjuguant vœux monastiques à l’action militaire, et hospitalière pour certains ; bien après les exploits, réels ou légendaires, des chevaliers errants et de ceux que l’Histoire a retenus – tels Pierre du Terrail seigneur de Bayard dont chacun sait qu’il arma chevalier le roi François Ier au soir la victoire de Marignan ; Bertrand du Guesclin qui fut connétable de France et de Castille ; Guillaume, le Maréchal1 ; Raymond Lulle2 ; Geoffroy de Charny3 ; le maréchal de France Jean II Le Meingre dit Boucicaut, qui s’illustra durant le règne de Charles VI en particulier contre les Anglais ainsi qu’aux croisades en Tunisie et à Nicopolis ; Mathieu Montmorency-Marly4, pour ne citer que les plus connus – bien après cette Geste donc, la capacité de la chevalerie, toujours actuelle, d’émerveiller au seul rappel de son nom est une réalité que personne ne songe à contester.

Qui n’a également en mémoire les neufs preux de Jacques de Longuyon avec ses préfigures du chevalier chrétien (Jean Le Fève de Ressons, au même XIVème siècle, dressera en parallèle une liste de neuf preuses) 5, le roi Saint Louis, bien sûr ou Regulus, ce général romain, modèle et martyr de l’honneur et de la parole donnée6 tout comme le roi de France Jean II le Bon7.

Et Jeanne d’Arc (quelques historiens pensent qu’elle fut adoubée), à travers sa mission divine, n’éclaire-t-elle pas, à elle seule, la chevalerie de sa sainteté pour en révéler la nature essentiellement spirituelle, comme l’illustre sa devise : « Messire Dieu, premier servi »…

Au premier chef, la clef de cette pérennité d’attachement, d’admiration et de respect réside certainement en cette union du courage physique et moral conjuguée à la courtoisie – entendue en sa signification chevaleresque précisément où elle se révèle bien plus qu’une marque de savoir-vivre et de bonne éducation – qui fait du chevalier un combattant d’élite et un homme d’honneur, simple et vrai, dont l’élégance de vie signe le caractère naturel de la noblesse de cœur.

La chevalerie, en effet, est un état – un état d’être – non une décoration ni la manifestation ostensible d’un privilège social, car de privilège, en vérité, elle n’en confère qu’un seul (redoutable puisqu’il place le chevalier d’abord face à lui-même) qui est de servir au plus dru des combats : ceux du siècle lorsqu’ils sont justes comme ceux de l’ascèse spirituelle. Il peut arriver que ce soit la même bataille.

C’est pourquoi l’on parle traditionnellement de l’ordre de chevalerie : à l’instar des trois Ordres traditionnels constituant à peu près l’ensemble des sociétés humaines traditionnelles telles que les historiens et les sociologues les ont au demeurant bien étudiées (Oratores, les gens d’Eglise ; Bellatores, les gens d’armes ; Laboratores, les gens de métiers, de négoce et de la terre). Ces trois Ordres ou état sociétaux pourrait-on dire, expriment et reposent sur les vocations (les charismes) des hommes « en ce monde » et à ce « moment » de l’Histoire de l’Humanité.

La chevalerie incarne, dans l’Occident chrétien, le principe et la quintessence de cet état de Bellatores ou Second Ordre ou Noblesse, élevé et « illuminé » au sens plénier du terme par la spiritualité chrétienne dont elle se présente aussi comme le bras protecteur.

Cet Ordre est, comme l’on vient de le dire, un état de l’être, c’est à dire de conscience, d’éveil, induisant une « place » dans la société, donc un service, une fonction (functus) dont l’extinction – par la mort ou la déchéance liée à la perte de la noblesse essentielle – est exprimée par le terme de défunt (defunctus).

C’est pourquoi cette appellation d’ordre de chevalerie qualifiant très précisément et uniquement ce que transmet l’adoubement – sans lequel il n’existe aucun chevalier véritable, quelque soit sa naissance – doit être absolument distingué de la notion d’Ordre chevaleresque, au sens des Ordres de chevalerie (créés notamment à partir des Croisades) : Ordres souverains ou dynastiques et qui présupposent justement qu’il existe un ordre de chevalerie à transmettre et à faire vivre de manière spécifique au travers une règle dans une confraternité particulière. La couleur du manteau et de la croix qui en orne le côté gauche, ainsi que la forme même de celle-ci traduisent alors les charismes propres à ces Ordre, leurs vœux, donc leur vocation.

En son principe essentiel – sa racine ontologique – la chevalerie, l’ordre de chevalerie, tel qu’il est transmis et reçu par l’adoubement strictement personnel, se présente comme le principe et l’accomplissement de toute aristocratie authentique ; elle donne sens et capacité à toute âme noble (le vrai gentilhomme ou la vraie dame) dont l’orientation innée lui fait pressentir qu’elle appartient à son souffle et qui aspire à en assumer les obligations.

Car, en sa réalité intérieure, qui la fonde et l’inspire, la chevalerie répond à et assume une vocation spirituelle dans le cadre chrétien, vocation à laquelle certains sont appelés, aujourd’hui comme hier.

Elle se présente ainsi comme l’une des expressions des charismes, c’est-à-dire des dons particuliers que, selon saint Paul, l’Esprit Saint insuffle à chacun au sein de l’unité de l’Eglise pour le service du bien commun. Charismes à la fois multiples et complémentaires, toujours à la mesure de ceux qui les reçoivent afin de remplir et d’affermir leur ministère personnel : rappelons, à toutes fins utiles, qu’étymologiquement ministère signifie service.

La chevalerie, dans cette perspective, constitue une réelle voie initiatique en ce sens qu’elle révèle l’être à lui-même et l’édifie selon le dessein divin sur lui, pour autant qu’il sache et veuille, librement, répondre à cette vocation et s’y maintenir (dans toute la plénitude du mot).

Il faut entendre ce terme « initiatique » épuré des connotations qui le dénaturent, surtout depuis le XIXème siècle, pour le comprendre dans sa signification fondée sur sa racine latine initium qui exprime, d’une part, le commencement, le début et, d’autre part, le principe, les fondements originels. Le verbe initiare, quant à lui, signifie instruire (donc transmettre) et commencer.

Ce terme qualifie l’initiative de l’être qui répond à l’appel que le Seigneur lui lance tout comme il l’a lancé sur les bords du lac de Tibériade à Pierre et à son frère André : « venez à ma suite » (Mt IV, 18-19 ; Mc I, 16-18). Il signifie également que la chevalerie ne se décrète pas pour soi-même ni par naissance, mais qu’elle doit être transmise par un chevalier et, en corollaire, que le nouvel adoubé doit apprendre et pénétrer la dimension chrétienne et les règles de la chevalerie. Il exprime ainsi les premiers pas, le commencement dans la voie, sur le chemin de la découverte et de la réalisation de soi et de la rencontre avec Dieu – cette sainte Rencontre que l’on fait toujours face à Face et seul à Seul. Christ n’a-t-il pas dit de lui qu’il était justement la Voie, la Vérité et la Vie…

Dans cette perspective, ce terme réfère à l’intériorité, à l’écoute du cœur (du Sacré-Cœur) de la Parole que l’on n’entend qu’au désert, autrement dit en faisant retraite et silence dans ce « lieu cardiaque » et secret de son propre cœur, ce qui signifie au plus intime de son être, en sa radicalité ontologique pour atteindre la plénitude de la foi qui consacre le retour au Principe, c’est-à-dire à Dieu, à Celui qui est, comme il l’a révélé, l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Précisément, la Vierge Marie, contemplant les mystères de Dieu qu’elle venait d’offrir au Monde, « conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur » (Lc II, 19). Notre-Dame, aux vertus de laquelle se relie, en son excellence, la dame dans la société chevaleresque, révèle par son exemple une clef majeure pour croître dans la foi, l’espérance et la charité et, ainsi, enseigne et protège le chevalier qui, par nature, lui est consacré et servant.

Cette référence à Marie nous amène tout naturellement à rappeler que la dame, donc la femme accomplie, tient une place éminente dans la société chevaleresque. On connaît son rôle majeur d’inspiratrice sur la voie mystique du chevalier ; d’éveilleuse aux mystères de l’œuvre de Dieu, spécialement à l’âme de la nature avec laquelle elle est en communion privilégiée, ainsi que sa souveraineté dans les Cours d’amour courtois. Sans sa dame, le chevalier est privé de son acuité à saisir ce que Dieu murmure à son âme : la dame est la clef d’harmonie du chevalier. Mais il convient de rappeler que, de tradition constante, des dames furent armées chevaliers8 et que certaines d’entre elles ont, à leur tour, adoubé. On a eu tendance à l’oublier, mais oui la chevalerie, d’autant plus en sa dimension spirituelle, est une voie qui appelle tout autant les femmes, pourvu qu’elles en portent les qualifications.

Outre les vertus cardinales et théologales, ainsi que celles enseignées par les Béatitudes, qui fondent et animent toute vie véritablement chrétienne, trois vertus spécifiques constituent le sceau de l’esprit chevaleresque – et donc de toute noblesse – de sa Geste et de sa dimension intérieure : ce sont les vertus de prouesse, de courtoisie et d’honneur. Bien sûr, et nous y reviendrons, elles doivent s’entendre selon leur dimension et amplitude spirituelles.

Ces vertus constituent la nature et le principe du gentilhomme (et de la dame) : « noblesse oblige ».

Pascal, comte Gambirasio d’Asseux

Capitulaire et Roi d’Armes

1 Chevalier anglo-normand né vers 1145 et mort en 1219, 1er comte de Pembroke.

2 Chevalier français. Il rédigea le Livre de la Chevalerie en 1275 ou 1276.

3 Il fut l’un des théoriciens médiévaux de l’idéal et de l’état chevaleresques et considéré comme l’un des meilleurs chevaliers de son temps. Geoffroy de Charny est l’auteur de trois ouvrages sur la chevalerie plus précisément écrits à l’attention de ses confrères de l’Ordre de l’Etoile (créé, sous son inspiration, par Jean II le Bon le 16 novembre 1351). Porte-oriflamme et conseiller des rois Philippe VI et Jean II, il fut tué à la bataille de Poitiers le 19 septembre 1356 avec nombre de ses compagnons de l’Ordre de l’Etoile dont le serment était de ne jamais tourner le dos à l’ennemi ni de reculer de plus de quatre pas devant lui.

4 L’un des plus remarquables chevaliers de la fin du XIIème siècle, mort à Constantinople en 1204. Il prit une part brillante à la troisième croisade et combattit sous Philippe Auguste contre Richard Cœur de Lion.

5 Longuyon cite trois héros de l’Antiquité, trois héros de l’Ancien Testament et trois héros chrétiens dans son poème Le vœu du Paon composé en 1312-1313. Le Fève (né vers 1320 mort après 1380) nomme quatre reines de l’Antiquité et cinq Amazones dans son ouvrage le Livre de Lëesce. D’autres auteurs la modifieront en citant des héroïnes de l’Ancien Testament et du Christianisme.

6 Marcus Attilius Regulus, général et consul du IIIème siècle avant J-C, capturé par les Carthaginois lors de la 1ère guerre Punique, fut libéré par ces derniers afin de négocier une paix à leurs intérêts avec Rome en échange de sa parole que, si sa mission échouait, il reviendrait prisonnier à Carthage pour y être mis à mort. Ayant constaté la faiblesse de Carthage, Regulus devant le Sénat romain conseilla au contraire de poursuivre la lutte car la victoire ne pouvait faire de doute. Exhorté par le Sénat, ses amis et sa famille à rester à Rome, il demeura fidèle à sa parole et retourna à Carthage. Les chroniques rapportent qu’il y fut supplicié dans un coffre hérissé de clous.

7 Il se bat à la tête de ses troupes le 19 septembre 1356 à Poitiers, où il est assailli de toutes part par les Anglais ; son fils, qu’on surnomera justement Philippe le Hardi (Philippe II de Bourgogne) à ses côtés, tente de le protéger des coups ennemis : « père gardez-vous à droite !, père gardez-vous à gauche ! ». Il est capturé et emprisonné à Londres puis libéré en 1360 contre une forte rançon et la remise en otage de deux de ses fils et de son frère, Philippe d’Orléans. Il retourne à Londres lorsqu’il apprend l’évasion de l’un de ses fils et prononce ces paroles que la postérité a retenues : « Si la bonne foi devait être bannie du reste du monde, elle devrait se trouver dans la bouche des rois ». Il meurt en captivité en 1364.

8 Il y eut des Ordres chevaleresques féminins comme l’Ordre des Dames de la Hache créé en 1149 par Raymond Béranger comte de Barcelone pour honorer les dames de Tortosa qui s’étaient jointes aux hommes d’armes pour repousser les Maures ; l’Ordre des Dames de l’Echarpe créé en 1380 par Jean Ier roi de Castille afin de perpétuer la vaillance des Dames de Placencia qui se joignirent aux défenseurs durant le siège de leur ville, lesquelles portaient le titre de chevalières et avait le privilège d’arborer une écharpe d’or sur leur vêtement. Citons aussi Jeanne Laisné dite Jeanne hachette qui, avec cette arme, repoussa sur les remparts un assaillant Bourguignon durant le siège de Beauvais en 1472.