La Chevalerie

Mystère et ministère de la chevalerie

Le chemin de chevalerie, en tant qu’il est essentiel aux âmes qui sont qualifiées pour y être admises et s’y accomplir, est éternel. Etant éternel, son actualité est sans cesse impérieuse.

En ces temps de confusion et de perversion mentales, morales, intellectuelles, culturelles et spirituelles dans lesquels nous sommes plongés aujourd’hui, ce chemin est plus que jamais le témoignage vivant des valeurs dont sont porteurs les hommes qui ont répondu à cette mission pour laquelle ils étaient appelés. Leur action est alors non seulement un acte juste et donc efficient quelque en soit l’issue « en ce monde » mais aussi – et avant tout – une action de grâce.

L’accomplissement de toute vocation1 est un amen à la divine Volonté qui propose toujours sans imposer jamais ; elle remplit l’être de joie et de force parce qu’elle le révèle à lui-même, lui donnant ainsi de connaître son vrai visage, tel que Dieu le voit et l’invite à se réaliser : à être – librement – celui qu’il doit être idéalement.

Mystère de la vocation unique de chacun au sein de la fratrie humaine, une et complémentaire tout à la fois ; Mystère de l’Amour (Agapè), au vrai.

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La chevalerie, comme toute vocation et donc tout état d’être authentique en accomplissement de celle-ci, exprime un mystère2, au sens spirituel du terme. Inscrit aux racines de l’homme, il en révèle la nature fondamentale pour peu que celui-ci mette sa volonté au service du charisme qui lui est divinement donné, acceptant ainsi d’en exercer le ministère (la fonction, la charge).

Le mystère de la vocation chevaleresque présente une singularité : celle d’être tout entier fondé et orienté sur le paradoxe.

Aussi, est-ce à raison que l’on pourrait qualifier ce réel cheminement spirituel chrétien comme « la voie paradoxale de la chevalerie ». Toutefois, avant d’envisager quels sont les paradoxes qui caractérisent la chevalerie, il convient de rappeler brièvement ce qu’est – et donc ce que n’est surtout pas – le paradoxe :

Le paradoxe se situe au parfait opposé de la contradiction, en particulier la plus pernicieuse : la contradiction interne, qui traduit une faille intellectuelle ou qui révèle une fracture morale ou mentale.

En soi, la contradiction trahit l’erreur ou le mensonge. Le paradoxe, lui, s’affirme comme la synthèse du Vrai.

Dans le domaine spirituel, le paradoxe apparaît même comme une voie royale. Il est la clef qui, transcendant tout raisonnement et tout discours, place le cœur et l’âme dans l’immédiateté du saisissement, à tous les sens du mot.

Cette clef, à l’instar du symbole, est la seule qui ouvre à la compréhension intuitive et, ainsi, à la contemplation.

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Arrêtons-nous maintenant sur l’action chevaleresque proprement dite.

On l’a dit, la chevalerie, en son principe, est l’exercice éminent et parfait de ce que le Moyen-Âge a désigné sous le nom de service noble :

Service, d’abord, car la présence de la chevalerie dans le monde répond à un appel du Seigneur et à une nécessité sociale, celle de concourir à maintenir la Paix et la Justice, ce qui signifie, en tout premier lieu, une pacification et une justification (une descente des grâces divines) dans le cœur du chevalier lui-même.

Alors (du moins virtuellement) restitué en sa dignité première, en sa royauté intérieure, celui-ci peut concrètement coopérer, tant sur le plan spirituel que « politique » (au sens étymologique : la vie et le gouvernement de la Cité) à l’orientation, à la réalisation et à la pérennité de cette Paix et de cette Justice, lesquelles, en leur essence, ne sont autres que des reflets – et des effets – de la divine Providence.

Noble, ensuite, car le sens aristocratique du devoir d’état (état de l’être dont doit, traditionnellement découler l’état social, puisque ce dernier présuppose et nécessite les vertus spirituelles et morales qui en fondent la légitimité et en assurent la rectitude) pressent et assume jusqu’au sacrifice suprême les obligations de ce service, les conséquences de ce réel ministère.

Noble, en effet, car l’acceptation, humble de cœur mais fervente et décidée, de ce service dans toute sa radicale exigence, traduit l’élévation de l’âme qui s’y donne et lui restitue, en quelque manière, selon le principe du centuple évangélique, la dignité, donc la noblesse des origines (ontologique).

Ce qu’incarne ainsi, en primat, la chevalerie donne le ton de ce que doit être, par définition, tout le Second Ordre : la Noblesse, au sens juridique et social du terme.

Le dépassement de soi – l’oubli ou le renoncement de soi, en mode théologique – se révèle comme un éveil à une réalisation de cet au-delà de soi-même qui, au vrai, est un en dedans de soi : la racine de l’être, sa nature spirituelle fondant sa « juste place ». C’est précisément là que s’accomplit le mystère que nous évoquions tout au début, qui scelle et signe la manifestation de la vocation.

Il est évident que ce dépassement n’aurait aucun sens, qu’il serait à la fois absurde et vain s’il n’y avait, d’une part, quelqu’un à rejoindre : Jésus-Christ, lequel, d’ailleurs, appelle de tout son divin Amour : « venez à ma suite » (Matthieu IV, 19-20 ; Marc I, 17-18), « venez et voyez » (Jean I, 37-39) et, d’autre part, un « moi » (égotique) à franchir et duquel s’affranchir pour se (re)trouver : vraie personne, dans le Christ. Car c’est bien le Christ qui appelle le chevalier à répondre – de sa volonté libre – à sa vocation, telle que lui, le Verbe, l’a plantée en son cœur.

Hors de ces racines évangéliques, l’état et l’action chevaleresques n’ont plus ni mystère ni ministère et se dénaturent, au sens plénier du terme. Il n’en resterait, tout au plus, que des actes glorifiant (l’égo) mais aucun des hauts faits qui, à travers les actes du chevalier, témoignent de et renvoient à la seule Gloire de Dieu.

En effet, et sans revenir sur ce que nous avons dit ailleurs, les vertus majeures, cardinales pourrait-on dire, de la chevalerie qui sont trines (prouesse, courtoisie, honneur) fondent et forment l’authentique aristocratie ; elles en sont proprement le cœur.

Ainsi, l’essence constitutive et fondatrice de la noblesse s’affirme-t-elle comme cette nature chevaleresque qui lui permet de répondre aux exigences de sa vocation et d’infuser, par l’exemple et le service, ces mêmes vertus dans le corps social tout entier.

A défaut, en-dehors d’elles, ou pire en les oubliant, la noblesse et plus encore tout chevalier devient un corps sans âme et sans fruit.

Invariablement au juste milieu du paradoxe chevaleresque, autrement dit pour atteindre et maintenir l’équilibre intérieur et opératif qu’il suppose et nécessite, le chevalier doit triompher de l’épreuve du « pont de l’épée ».

Cette épreuve est l’une de celles qui figurent dans les romans arthuriens. On y voit un chevalier, Lancelot, avancer hardiment sur l’un des deux tranchants de la lame d’une grande épée tendue horizontalement, comme un pont, au-dessus d’un gouffre vertigineux afin de pénétrer dans le château où Méléagant retient la reine Guenièvre prisonnière.

La « pédagogie » de cette épreuve est la suivante :

L’abîme que le chevalier doit affronter et franchir est, au vrai, son propre néant, l’abîme de ses propres enfers. Or, on sait que le vide étourdit et attire ; fascine, au sens plénier. Les deux tranchants de la lame, selon la tradition chevaleresque, se rapportent aux ennemis extérieurs et à l’ennemi intérieur. Ici, c’est bien le tranchant tourné contre l’ennemi intérieur sur lequel passe (et tente de ne pas trépasser) le chevalier.

Les vertus théologales de Foi, d’Espérance et de Charité doivent affermir et guider sa marche, assurer son équilibre et permettre ce franchissement sans « faux pas ». Ces pas seraient faux et faussés, non pas par une simple erreur dans le mouvement en raison « d’accidents » (de terrain, ici du tranchant), mais bien par parce qu’ils trahiraient une fausseté de cœur du chevalier – une feintise, en termes médiévaux. Ce franchissement, apparemment horizontal, réalise en fait une assomption de l’être, car passer d’un côté à l’autre, c’est, au vrai, s’élever d’un plan à un autre plan, de la Terre au Ciel, du physique et du psychique au spirituel. Et délivrer Guenièvre, c’est libérer son âme des attachements matériels.

La maîtrise de ce Grand Œuvre du paradoxe, l’intégration harmonieuse et vivifiante des contraires (apparents), c’est l’art royal du chevalier qui, en accomplissement de sa quête, le sublime en roi de son royaume intérieur, le menant ainsi à la reconquête de son nom secret et sacré, immédiatement soufflé par le Père à chaque homme, de toute éternité (ce que révèlent magistralement l’héraldique à travers les figures et les feux du blason, le souffle des devises).

Or, ce nom est identifié à sa vocation et celle-ci exprime la divine volonté sur lui. Ainsi, « faisant ce qu’il doit », le chevalier s’accomplit. Il « se reconnaît » alors (au double sens du terme, objectif et subjectif) non plus comme dans un miroir, mais dans le regard même de Dieu.

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Venons-en désormais à cette nature paradoxale de la voie chevaleresque. Elle se révèle sous trois aspects majeurs.

Premier paradoxe :

La chevalerie affirme la personne qui en assume l’état et ne saurait se transmettre qu’à une personnalité affirmée et affermie (dans la Foi et la force d’âme).

Cette personne est tout entière concentrée et exprimée par le blason, l’héraldique étant la langue sacrée et naturelle de l’âme chevaleresque. L’écu armorié, le flamboiement des étendards, le souffle des devises et l’élan des cris (au sens héraldique, précisément) exultent et exaltent cette manifestation de la personne et la gloire de ses faits d’armes, de sa renommée, de son lignage…

Simultanément, ils commandent et conduisent à un affranchissement du moi, à une « trans-figuration » spirituelle de l’être. Le blason prend alors son vrai visage, en donnant la clef des traits de l’âme de son porteur, dans toute l’ampleur de sa vocation, le libérant des pièges de l’ego, de « l’individu », fermé sur lui-même fût-ce sur ses propres vertus.

Deuxième paradoxe :

Le chevalier, en son essence, est un homme voué à la quête d’intériorité, autrement dit au mûrissement in corde de la Parole de l’Evangile. C’est une âme orante et méditative, enracinée dans ce silence parturient du Verbe en soi.

Dans le même temps, il est homme d’action dans le monde et, plus encore, homme d’armes, à tous les sens du mot ; un homme de guerre au sein des théâtres d’opérations « extérieures ». Il a sa place au milieu du tumulte des batailles et des cris du combat (violence et souffrance).

Homme du beau (du Bel Agir), le chevalier se trouve plongé au cœur des horreurs de la guerre et de la fureur des mêlées. Il doit à la fois y manifester la puissance de l’homme de guerre et la générosité et la grandeur d’une âme chrétienne. N’est-ce pas là une manière de comprendre le cri de guerre du Temple au moment de la charge : « Vive Dieu Saint Amour ! ».

Troisième paradoxe :

Ame noble et élevée, homme des actions d’éclat (ces hauts faits que nous évoquions) dont s’empare alors la renommée, le chevalier demeure cependant humble de cœur et, comme le Christ est venu, selon ce qu’il a dit, non pour être servi mais pour servir, de même le chevalier marche dans les pas du Seigneur et accomplit fidèlement son service (son ministère).

Chevalier, donc homme à cheval et de cheval, il possède la maîtrise de cet animal, symbole de la force vitale et des élans psychiques, mais aussi des passions. Lié à et désigné par cet animal qui lui permet tout à la fois de prendre « de la hauteur » et de traverser les espaces, d’assurer et de manifester son état, il sait pourtant se souvenir à chaque instant de cette parole du Christ : « le serviteur n’est pas plus grand que son maître » (Jean XV, 20).

C’est pourquoi, il est également cet homme qui, librement mais d’un élan vrai et fidèle, sait ployer le genou, non seulement, à l’évidence et comme tous, devant Dieu et le roi (qui, en Terre des Lys, est son Lieutenant et donc le premier des chevaliers de France) mais aussi devant toute souffrance, toute faiblesse et toute pauvreté, lesquelles ont, en effet, un droit sacré sur lui et requièrent son cœur et son bras. Un authentique chevalier sait, ainsi que l’enseigne saint Grégoire de Nysse, qu’en vérité : « l’humilité est descente vers le haut, l’orgueil est montée vers le bas ».

Il est certain que ces paradoxes ne sont que d’avantage affirmés au sein des Ordres de chevalerie, aujourd’hui comme hier.

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En conclusion, que retenir du fruit de cette paradoxale et singulière nature de la chevalerie ? En l’essence, ceci :

Le chevalier est garde et veilleur aux remparts et aux frontières des mondes (céleste et terrestre) ; en cela il est bien ce compagnon des anges qui composent la divine milice sous l’égide de Saint-Michel, précisément paradigme et patron de la chevalerie, sachant qu’il ne lui faut jamais oublier que la vraie guerre (sainte), l’authentique croisade est celle, toute intérieure, que se livre le chevalier à lui-même, contre son ego, toujours prompt, à l’instar du cheval, aux écarts imprévisibles et funestes. Et que toute vraie victoire est celle de l’Esprit qui est Amour.

Pascal, comte Gambirasio d’Asseux

Capitulaire et Roi d’Armes

1 On peut définir la vocation, en sa dimension la plus profonde, comme une manifestation de l’Amour de Dieu qui offre à chaque être humain de s’inscrire dans son Œuvre de Salut et d’y coopérer ; elle est simultanément, « en retour », l’expression de l’amour de chaque être humain pour Dieu lorsqu’il répond à cet appel, faisant siennes ces paroles du disciple Ananie au Seigneur qui l’appelle en songe : « Ecce venio » (me voici, Seigneur) – Actes IX, 10.

2 « Mystère » serait construit à partir du verbe grec « muo » (je ferme les lèvres, autrement dit, je scelle, je tais). Un certain nombre de spécialistes évoquent plutôt le verbe « muéo » qui signifie initier aux mystères, précisément. En tout état de cause, il est clair que ces racines grecques connotent l’idée de silence et de sacré, donc qualifient ce qui est au-delà du mot, du discours et qui ne peut s’exprimer ni surtout se comprendre qu’en participant soi-même de ce mystère. Le sacré relève de ce silence, non par humaine volonté, mais par sa nature même.