Au cœur de la chevalerie : trois vertus majeures

Outre les vertus cardinales et théologales, ainsi que celles enseignées par les Béatitudes – qui fondent et animent toute vie véritablement chrétienne – et avec les trois paradoxes essentiels qui le caractérisent, trois vertus majeures constituent le sceau de l’esprit chevaleresque, et donc de toute vraie noblesse ; elles l’identifient tout autant qu’elles lui apportent son efficience intérieure et sa légitimité : ce sont les vertus de prouesse, de courtoisie et d’honneur, lesquelles, bien évidemment, doivent s’entendre selon leur dimension et amplitude spirituelles.

– Prouesse : qui est d’accomplir toutes actions de la vie (militaire ou civile, personnelle ou sociale) avec vaillance et souci du bien commun, sans crainte des dangers quels qu’ils puissent être. En outre, la prouesse n’est pas réalisée « pour elle-même » et pour la propre gloire du chevalier mais avec abnégation et désintéressement.

Oui, il s’agit d’abord d’humilité car l’action d’éclat – ou haut fait – est tout entière référée au Seigneur qui, Seul, lui donne son sens et sa fécondité ; qui, Seul, en suscite l’initiative et en fonde l’accomplissement. Cette humilité peut alors sans contradiction ni vanité se conjuguer avec le sentiment de plénitude du devoir assumé, qui donne à l’âme cette joie spirituelle grave et douce, et exaltante à la fois, qu’un ancien texte chevaleresque appelle « l’humble fierté ».

La prouesse se présente sous deux modes :

– l’action extérieure, par laquelle le chevalier accomplit son « devoir d’état », action qui, si elle est réalisée dans toute son exigence et son acuité, porte le sceau du courage, de la magnanimité – ce que l’on appelle la grandeur d’âme, c’est-à-dire la générosité à tous les sens de ce terme qui conjugue don de soi « sans compter » et noblesse de cœur, donc la largesse qui n’a rien à voir avec la prodigalité futile ni avec la complaisance indifférente ou complice. Ainsi « armé », le chevalier a pour fonction d’être le premier défenseur de la Justice et de la Paix (entendues d’abord au sens théologique), donc de l’harmonie qui en résulte, laquelle est le sceau du règne de Dieu, aux Cieux comme sur la Terre.

– l’action intérieure, plus exactement intériorisée : ce que la tradition des Pères nomme « la garde du cœur », la veille de l’âme qui attend activement la Venue du Seigneur et fait silence pour guetter le bruit de ses pas et se nourrit de la manducation de la Parole (lalectio divina ou lecture sainte), de l’Eucharistie, de l’adoration du Saint Sacrement. Ainsi, cet acte majeur du chevalier – sa Geste – et singulièrement du chevalier d’Ordre, au contraire de l’éloigner du monde, le place-t-il au cœur de l’action, à l’imitation du moine contemplatif qui rassemble ou mieux récapitule l’univers dans sa cellule et dont l’oraison solitaire concerne, touche et englobe l’intégralité de la Création : l’espace et le temps dans un ici et maintenant essentiel dont l’Amour (caritas en latin,agapè en grec ahavah en hébreu) est le mot clef, la Parole de Vie. La croix, dont l’épée médiévale épouse la forme, est au cœur de la chevalerie.

– Courtoisie : elle ne se résume pas à la simple politesse ou à la bonne éducation, mais traduit un réel « maintien » de l’être (son ordre intérieur, en quelque sorte), conscient de reconnaître en l’autre le visage caché du Seigneur, lui témoignant attention et bienveillance au sens chrétien ; et se caractérise, de manière générale, par cette élégance de vie qui traduit une âme distinguée, sans affectation ni maniérisme mais comme étant l’expression naturelle de la noblesse de l’être.

La courtoisie ouvre ainsi l’être à autrui, sur autrui, dans un regard qui, au vrai, converge vers le haut, pour réunir et lier cet échange des regards humains en Dieu, Père de chacun d’entre nous, Dieu Vivant et tout Amour.

Rencontrer et reconnaître autrui, l’autre, en vérité comme le prochain, autrement dire saisir l’altérité comme espace providentiel de l’Amour spirituel et source de la fraternité ontologique entre les hommes, précisément nés de cet Unique Père céleste, n’est-ce pas réaliser, de quelque façon, la découverte ou mieux la rencontre de l’Emmanuel : Dieu avec nous, parmi nous, en nous : Christ ressuscité et le découvrir en chacun.

La beauté naturelle et simple de la courtoisie, qualité éminemment prisée de la société chevaleresque, implique, lorsqu’elle est elle-même et non travestie par un vain maniérisme et parce qu’elle bannie et honnie toute hypocrisie et affectation, une authenticité de l’intention alors traduite en paroles et en acte.

Cette beauté, mue intérieurement par le seul amour des êtres (qui en fait une réelle démarche spirituelle ou, en tout cas, l’une de ses manifestations concrètes) éclaire la courtoisie – et donc l’état chevaleresque dont elle est l’une des composantes – du sceau de la gentillesse, c’est-à-dire la noblesse véritable : « gens », en latin, qui a donné gentil comme dans gentilhomme justement, signifie, en effet, non pas aimable, doux, comme on le comprend aujourd’hui, mais race, lignage donc noblesse. Et il est vrai que la courtoisie s’exalte et se transmet à travers les générations, d’abord par excellence au sein de la famille d’où les enfants tirent en premier leur éducation et puisent leurs nourritures spirituelles, morales et culturelles.

Ce comportement chevaleresque, physique et moral, intellectuel et spirituel « donne le ton » de la société chevaleresque ; élève (ou relève) chacun en lui restituant ses traits primordiaux tout en le renvoyant, par voie d’immédiate conséquence, à ses devoirs fondamentaux, précisément attachés à sa dignité ontologique.

– Honneur : cœur vivant et vivifiant de la chevalerie, il se présente comme l’origine, le moteur et le terme ou plutôt l’accomplissement des deux vertus précédentes. Il exige, comme une conformité naturelle de l’être, de ne jamais faillir aux exigences que l’on vient d’évoquer, de tenir sa parole de gentilhomme quoiqu’il en coûte lorsqu’on l’a engagée et de remettre à Dieu seul et à la Vierge ses actes justes sans se les approprier par vaine gloire, s’autorisant seulement cette « humble fierté » d’avoir « fait ce que doit » où la foi jurée se conjugue avec l’effacement de soi.

En effet, l’honneur authentique ne s’affiche pas avec ostentation, en complaisance de lui-même, mais il exprime une orientation naturelle de l’être qui le manifeste comme une part vivante de soi. Signe par excellence de la vie intérieure de l’âme chevaleresque, l’honneur, le Bel Agir, incarne donc en son essence un réel état spirituel, de sorte que l’on peut dire « qu’en acte » il n’est autre qu’une oraison et même une « prière du cœur ».

Dieu a mis en l’homme, dès l’origine, un majorat spirituel en le créant à son Image et à sa Ressemblance, majorat par lequel celui-ci est notamment distingué et dont relèvent les jugements que l’on est ainsi en droit de porter sur lui. La libre conformité de l’être et de ses actes comme expression de sa foi (et l’exigence de prouesse et courtoisie qui en expriment le caractère chevaleresque) le qualifie en homme d’honneur ou, à défaut, en être dévoyé et corrompu. Bien sûr, si le sens de l’honneur n’appartient pas en propre à ceux-là seuls qui ont reçu la chevalerie, celui-ci cependant est tellement constitutif et représentatif de celle-là que l’on parle précisément, pour le qualifier, d’un comportement chevaleresque.

Honor, honos, ont, en latin, un sens plénier qui permet de saisir pourquoi la chevalerie et la noblesse, l’authentique aristocratie de l’âme, a toujours tendu vers ce qu’il est précisément convenu d’appeler les « belles actions », les « beaux gestes » ou les « actions d’éclat ». En effet, ces deux termes, non seulement traduisent le mot honneur, bien entendu, mais encore signifient : beauté, ornement, éclat.

L’intuition de cette langue et de l’âme chevaleresque sont donc pertinentes qui ont compris que l’honneur – qui est l’accomplissement fidèle de tous ses devoirs en Dieu qui les fonde et les commande – est ainsi beauté, éclat de l’âme du preux qui assume sa vocation et plus généralement du chrétien qui exprime sa Foi et donc son amour qui n’est autre que la vertu de Charité.

Au demeurant, le seul ornement que l’homme emporte avec lui par-delà la tombe est justement – et uniquement – celui de ses vertus. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qu’exprime cette devise bien connue du gentilhomme : « Ma foi à Dieu, ma vie au roi, l’honneur à moi » ou aussi, selon Blaise de Montluc : « mon épée au roi, mon âme à Dieu, mon honneur pour moi »1.

Pascal, comte Gambirasio d’Asseux

Capitulaire et Roi d’Armes

1 Blaise de Montluc (entre 1500/1502 – 1577), Maréchal de France, armé chevalier en 1544 par le comte d’Enghien, frère d’Antoine de Bourbon, sur le champ de bataille (victoire de Cérisoles, durant les Guerres d’Italie). Sa famille est un rameau de la très ancienne famille des Montesquiou à laquelle appartenait la mère du célèbre d’Artagnan. Il rédigea « les Commentaires » en 1577 (publiés en 1592) qui se présentent comme ses mémoires, couvrant la période des guerres d’Italie aux guerres de Religion.